La foule est-elle intelligente ?

Si l'on veut plus de démocratie participative, il faudrait d'abord déterminer dans quelles conditions un avis collectif peut être raisonnable.

Cette interrogation, lancinante en démocratie, a traversé l'histoire des idées en commençant par Platon qui ne misait pas grand-chose sur la possibilité de s'en remettre à la sagesse du peuple (La République, VI, 494a).

Nombreux sont ceux qui affirment avec insistance que l'usure de nos systèmes politiques nécessite une forme plus collaborative de démocratie. La question est complexe, car de tels dispositifs ne sont pas toujours convaincants.

Le problème est que l'on traite cette question sur le mode de la passion plutôt que de la raison : il faudrait être inconditionnellement en faveur de la démocratie collaborative pour être un démocrate sincère, ou y être tout à fait opposé pour ne pas prendre le risque du populisme.

Pour avancer, il convient de se débarrasser des lests idéologiques, de penser une ingénierie de la décision collective et répondre aux questions essentielles. En particulier, dans quelles conditions les conclusions d'un groupe sont-elles raisonnables et dans quelles autres non ?

 Pour obtenir quelques éléments de réponse, un biologiste allemand, Jens Krause, et deux collègues ont, en 2009, voulu tester cette idée de sagesse des foules dans une population humaine.

 Dans une première situation, on demanda à 2 057 individus d'évaluer le nombre de billes dans une jarre en contenant 562. Les individus ne se consultaient pas les uns les autres et chacun tentait d'estimer du mieux possible le bon résultat sans avoir le droit d'ouvrir la jarre. Personne ou presque ne trouva, mais la moyenne des réponses fut de 554, ce qui était une approximation remarquable de la bonne réponse.

Ce résultat qualifie ce que l'on nomme la «sagesse des foules ». Ici, on observe que l'évaluation du groupe est de qualité supérieure à la grande majorité des appréciations individuelles. Cela n'a rien de surprenant il suffit de considérer que tous les individus se trompent, mais que leur erreur est équi-répartie. En d'autres termes, les estimations par excès des uns compensent les estimations par défaut des autres

Dans une seconde partie de l'expérience, les chercheurs ont confronté 1 953 individus à un autre genre de problème. Il s'agissait d'estimer le nombre de fois, dans un jeu de pile ou face, où il fallait obtenir face à la suite pour approcher la probabilité de gagner la loterie allemande (1 chance sur 14 millions). La bonne réponse était qu'il faut obtenir 24 fois de suite face (événement qui a 1 chance

sur 224   17 millions de survenir). Or, cette fois, la moyenne des réponses fut de 498, une valeur sévèrement fausse !

Ainsi, contrairement aux réponses au premier problème, les erreurs ont convergé vers un point objectivement faux. On peut donc remarquer que même dans des exemples aussi dépourvus d'enjeux idéologiques, la logique de la décision collective (ici sans délibération) peut aller à hue et à dia selon la structure du problème considéré. Dans un cas, on peut s'attendre à une dispersion des points de vue favorable à une estimation collective équilibrée, dans l'autre à une focalisation collective vers l'erreur.

Il est possible qu'une forme de collaboration élargie en démocratie soit un enjeu de rénovation politique. Mais la question doit pouvoir s'adosser à des travaux identifiant les conditions idoines de son recours plutôt qu'à des déclarations de bonnes intentions qui peuvent se révéler contreproductives pour l'intérêt générai. En d'autres termes, il faut y mettre un peu moins d'idéologie et un peu plus de science.

 Gérald BRENNER, professeur de sociologie à l'université Paris-Diderot

 

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