Emmanuel Levinas (1905 – 1995) : L'immense responsabilité à l'égard d'autrui

Emmanuel Lévinas est reconnu comme un des philosophes les plus importants du XXème siècle

Pour Levinas, l'éthique de la responsabilité pour autrui, doit être reconnue comme la "philosophie première". L’expérience de l’horreur nazie l’amènera à remettre en cause certaines des évidences sous-jacentes de la philosophie occidentale. La tradition juive et l’étude talmudique ont aussi influencé sa pensée.

Pour Levinas, l'éthique n'est pas recherche de perfectionnement ou d'accomplissement personnel mais la responsabilité à l'égard d'autrui à laquelle le moi ne peut échapper : personne ne peut me remplacer dans l'exercice de cette responsabilité. Qu’est ce qu’autrui ? Il n'est ni l'élément d'une espèce, ni un concept ou une substance et ne se définit pas par son caractère, sa situation sociale ou sa place dans l'histoire. Il n'est pas objet de connaissance, de représentation, de compréhension, ni l'objet d'une description. Autrui est d'abord un visage.

 

 Des études judaïques et philosophiques marquées par le nazisme

Il est né le 12 décembre 1905 en Lituanie dans une famille juive pratiquante. Le père tient une librairie. Très tôt il apprend l’hébreu et lit la Bible, les auteurs russes  Pouchkine, Dostoïevski..) et Shakespeare. En 1914, la famille fuit l'avancée des armées allemandes et en 1915, s'établit en Russie. La révolution russe et les bolcheviques menaçant les juifs, les Levinas retournent en Lituanie en 1920.

En 1923, Emmanuel émigre seul en France et fait des études de philosophie à Strasbourg où il a pour professeur Georges Gurvitch et Maurice Pradines et pour ami Maurice Blanchot, grâce auquel il lit Proust et Valéry. Il découvre la philosophie nouvelle de Bergson mais, surtout, lit les Recherches logiques de Husserl et suit ses cours, qui lui ouvrent de « nouvelles possibilités de pensée ». Il suit aussi les cours de Heidegger. Il soutient en 1930 sa thèse de doctorat, Théorie de l'intention dans la phénoménologie de Husserl. Levinas est le premier à introduire en France la pensée de Husserl et celle de Heidegger et devient le spécialiste incontesté de la phénoménologie allemande, montrant la voie à Sartre, Merleau-Ponty et Gabriel Marcel.

Il entre dans l'administration scolaire de l'Alliance Israélite Universelle (créée pour venir en aide aux Juifs de tout pays où ils n'avaient pas statut de citoyen).

A la Sorbonne, il suit les cours de Léon Brunschvig. Il rencontre Jean Wahl, Gabriel Marcel.

Lors de la montée du nazisme, il écrit des articles dans des revues juives sur le fait juif et la situation créée par l'hitlérisme. Il est mobilisé en 1940 et fait prisonnier cinq ans. Sa famille, restée en Lituanie, est toute entière massacrée par les nazis.

Il rencontre un maître talmudiste, Chouchani, qui devient son professeur. En 1946, il devient directeur de l'École Normale israélite orientale d'Auteuil.

En 1961, après la publication de sa thèse d'État, Totalité et infini, il est nommé professeur à l'Université de Poitiers. En 1967, il est nommé à Nanterre où il assiste aux évènements de 1968. Enfin, il est nommé professeur à la Sorbonne en 1973 jusqu’à sa retraite en 1979.

Autrui : le visage qui oblige

Pour Levinas, l'éthique n'est pas recherche de perfectionnement ou d'accomplissement personnel mais la responsabilité à l'égard d'autrui à laquelle le moi ne peut échapper : personne ne peut me remplacer dans l'exercice de cette responsabilité. Qu’est ce qu’autrui ? Il n'est ni l'élément d'une espèce, ni un concept ou une substance et ne se définit pas par son caractère, sa situation sociale ou sa place dans l'histoire. Il n'est pas objet de connaissance, de représentation, de compréhension, ni l'objet d'une description. Autrui est d'abord un visagePas ce masque qu'on pourrait regarder comme on regarde un objet quelconque. Le visage est expression, discours, parole, demande, supplication, commandement, enseignement. Quand je regarde une personne, je ne vois pas ses yeux mais je suis transporté dans un au-delà qui me révèle l'idée d'infini que je ne peux trouver en moi-même. Rien n'est plus étrange, ni plus étranger que l'autre. Il est l'inconnaissable. La compréhension d'autrui est inséparable de son invocation, l'injonction éthique, qui a sa source première dans le fait qu'autrui me regarde. Le visage oblige, commande : il exige réponse, aide, sollicitude. Bref, il implique la responsabilité à l'égard d'autrui. Par conséquent, le moi ne se voit pas réduit par l'autre à l'état d'objet mais le choc de sa rencontre m'élève à la condition de sujet et, loin de heurter ma liberté, l'investit.

Sa première injonction est « tu ne commettras pas de meurtre ». L'Autre est en même temps celui contre lequel je peux tout et celui auquel je dois tout. Il exige le renoncement à la violence.

Levinas restaure l'humanisme sur la base, non plus de la nature raisonnable de l'homme, mais sur l'obligation dans laquelle chaque homme se trouve de veiller sur son prochain. L'éthique est l'épreuve d'une subjectivité jugée, hantée par l'altérité obligeante du prochain.

La relation à autrui est fondamentalement dissymétrique. Ce n'est pas la rencontre entre deux personnes placées sur un pied d'égalité, une amitié réciproque, ni le résultat d'un contrat librement choisi. La survenue d'autrui arrache le moi à sa condition et le place en situation d'infiniment obligé. Le « après vous » de la politesse, la filialité, les préoccupations pour le besoin du démuni ou de l'étranger sont des exemples de cette dissymétrie. 

Cette mutation du souci pour soi en souci pour autrui, de la subjectivité qui ne se définit plus comme persévérance dans l'être, accaparement, domination, mais au contraire comme « sujétion » , est ce qui constitue la véritable humanité de l'homme.

La liberté n'est plus pensée sous le signe de l'autonomie mais sous le signe de la Responsabilité, l'homme doit accepter d'être le « gardien de son frère » (cf la question de Caïn : suis-je le gardien de mon frère ?".

Le droit et l'État

Tout ne peut se réduire à la relation à autrui car, si je donne tout au premier venu, je lèse les suivants. L'échange entre individus doit dépasser le rapport entre un Je et un Tu et s'oppose, par exemple, aux échanges privés.

 Ce n'est pas en tant qu'ils sont semblables que les hommes échangent. Le totalitarisme méconnaît justement le caractère irremplaçable, unique, de chacun. Dès lors, il faut réfléchir, calculer, comparer, juger. La théorie, le savoir, les institutions et le droit ont donc leur place. L'État démocratique a pour rôle de garantir la justice.

A la tradition classique qui pense l'État comme l'ordre nécessaire pour réfréner les appétits de l'homme naturellement méchant, Levinas oppose un tout autre rôle à la loi : fixer une limite à la générosité envers autrui, devenue excessive non par oubli de soi mais par oubli du tiers. La pluralité des échanges est constitutive du lien social.

Cependant, l'État peut se pervertir et, oubliant sa justification. Il faut rester vigilant et c'est pourquoi l'éthique est non seulement philosophie première mais aussi philosophie dernière : l'institution doit être critiquée, améliorée. La morale doit contrôler l'État.

La Bible interprétée comme fondement de l’éthique

La mystique, le sacré, la possession de l'homme par Dieu, les « consolations de la religion ».   ne sont que des chimères pour Levinas. Toute sacralité relève de la magie. Nulle considération de théologie dogmatique dans son oeuvre. Dieu échappe à la catégorie de l'existence et n'est plus un objet de connaissance. Levinas emploie le vocabulaire de la religion en lui donnant un sens éthique : « Dans l'Arche Sainte d'où Moïse entend la voix de Dieu, il n'y a rien d'autre que les tables de la Loi (…) Connaître Dieu, c'est savoir ce qu'il faut faire… » Pour lui le texte biblique doit être interprété comme un fondement de l’éthique.

Les activités sociales, la science et la technique sont, dans la mesure où elles ont pour but de venir au secours de l'homme, plus « religieuses » que toute forme de sacralité. La crainte de Dieu est crainte pour l'autre homme. L'humanité de l'homme commence où cesse la violence et ne se manifeste vraiment que comme souci du prochain. C’est ce qu'enseigne véritablement la Bible : un devoir inconditionnel envers Autrui. Être humain, c'est répondre d'autrui avant de se soucier de sa propre personne.

 Ses principales oeuvres.

Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, 1930

De l'évasion, 1965

De l'existence à l'existant, 1947

Le temps et l'autre, 1949

En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger, 1949

Totalité et infini, 1961

Difficile liberté, 1963

Quatre lectures talmudiques, 1968

L'humanisme de l'autre homme, 1972

Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, 1974

Noms propres, 1976

Sur M. Blanchot, 1976

De Dieu qui vient à l'idée, 1982

L'au-delà du verset, 1982

Les derniers écrits de Levinas portent sur la question éthique :

Ethique et infini, 1982

Transcendance et intelligibilité, 1984

A l'heure des nations, 1988

Entre nous, 1991

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/chronique/2010/04/12/visage-de-levinas_1332093_3232.html#WYpa0VRG3KvBtdYR.99

Informations supplémentaires