Jean Jacques Rousseau (1712 – 1778)

  Précurseur, novateur, hypersensible  

 Philosophe et écrivain du Siècle des Lumières, il est considéré comme le précurseur des valeurs essentielles de l'ère moderne : les idées de liberté, d'égalité, les grands thèmes de la littérature et des sciences humaines comme la sincérité et le rapport à la vérité. Il eut une influence sur la Révolution Française mais des théoriciens de la contre-révolution (Joseph de Maistre, Louis-Gabriel de Bonald) se réclament eux aussi de Rousseau. Arthur Schopenhauer le qualifiait de « plus grand des moralistes modernes »

Né à Genève dans une famille calviniste,  Jean-Jacques Rousseau, orphelin de mère, est abandonné par son père à l'âge de 10 ans et élevé par son oncle. Son éducation se fait au gré de ses fugues, de ses errances, de ses rencontres, en particulier Mme de Warens qui influença son oeuvre. Passionné de musique, il élabore un système de notation musicale qui ne rencontre pas de succès et écrit pour l'Encyclopédie de son ami Diderot des articles sur la musique. Thérèse Levasseur, modeste servante lui donne cinq enfants qu’il confie aux Enfants-trouvés, ce que lui reprocheront plus tard ses ennemis.

 

Philosophie
En 1750 son "Discours sur les sciences et les arts » porte le thème central de sa philosophie : l'homme naît naturellement bon et heureux, c'est la société qui le corrompt et le rend malheureux. Il réfute ainsi la notion de péché originel.  « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses », Rousseau affirme que l'humanité dans sa condition primitive est exempte de perversité ou de vice. L’état de nature est une situation heureuse, où les hommes vivent dans l'abondance, sont libres et égaux. En effet, Rousseau estime qu’à l'état de nature, il ne peut y avoir ni domination ni droit et donc qu'il ne peut y avoir d'inégalité de droit. Dans Émile ou l'éducation, l'amour de soi, ni bon ni mauvais en lui-même, l'amour d'autrui (pitié) et le désir de conservation sont les seules passions naturelles qu’il attribue à l'Homme. C'est aussi la nature elle-même qui, paradoxalement, rendait possible cette sortie de l'état de nature, car Rousseau considère que l'Homme a naturellement en lui le potentiel de développer des passions et des désirs qu'il ne possède pas primitivement et de développer sa capacité de raisonner, qu'il appelle la « perfectibilité » de l'Homme.
Dans l'Emile  Rousseau tonne contre Paris et Londres, où l'homme vit à l'encontre des lois de la Nature : « Les villes sont le gouffre de l'espèce humaine [...] Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu'ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent ». Il décrit son idéal, la ferme isolée vivant en autarcie sous un régime patriarcal : « ce pain bis, que vous trouvez si bon, vient du blé recueilli par ce paysan; son vin noir et grossier, mais désaltérant et sain, est du crû de sa vigne; le linge vient de son chanvre, filé l'hiver par sa femme, par ses filles, par sa servante… » Ainsi, société, inégalité et vices sont pour Rousseau associés : « l'égalité rompue fut suivie du plus affreux désordre : c'est ainsi que les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous étouffant la pitié naturelle, et la voix encore faible de la justice, rendirent les hommes avares, ambitieux, et méchants »

Politique
Dans la lignée « contractualiste » des philosophes britanniques des XVIIe siècle et XVIIIe siècles, Rousseau pense que seule un contrat social peut légitimer l'autorité politique et permettre à la volonté du peuple d'exercer sa souveraineté. Dépassant Montesquieu et Voltaire dans la défense de la liberté et de l'égalité, il préconise un ordre naturel qui concilie la liberté individuelle et les exigences de la vie en société. Le "Contrat social" a inspiré la Déclaration des Droits de l'Homme, la philosophie de la Révolution et aussi la philosophie allemande (Kant, Fichte...)
Pour Rousseau, ce n'est qu'une fois les Hommes regroupés en société et unis « pour lutter contre les dangers » et que fut instaurée la propriété, que surgissent les inégalités et l'état de guerre. Et c'est de là que s'imposa la nécessité d'établir des lois et de se soumettre à une autorité commune. La souveraineté appartient au peuple,  non à un monarque ou à un corps particulier. L’l'homme peut se soumettre à une autorité politique, sans rien perdre de sa liberté dans « une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant».
 Quelques citations : « Le plus grand bien de tous, qui doit être la finalité de tout système de législation […] se réduit à ces deux objets principaux, la liberté et l'égalité. » ; « Les peuples se sont donnés des chefs pour défendre leur liberté et non pour les asservir » ;  C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir » ;  « Otez [des volontés particulières] les plus et les moins qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale ».
Rousseau s'opposait à la démocratie représentative et lui préférait une forme de démocratie directe, sur le modèle antique. Se borner à voter, c'était, selon lui, disposer d'une souveraineté qui n'était qu'intermittente. Il critique le système électoral de l’Angleterre, en affirmant que le peuple n'y est libre que le jour des élections et esclave sitôt que ses représentants sont élus. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement » et  « Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle »

Religion
Perçu comme un hérétique par les protestants et les catholiques, il est adepte d’une sorte de déisme naturel, réfute la religion telle que révélée par les témoignages des hommes (l'Église), la foi, les miracles, la doctrine du péché originel, la théologie et les livres sacrés et se livre au libre examen des dogmes, ce qui lui vaut d'être condamné en 1762 par le parlement de Paris. Elevé à Genève dans la foi protestante du calvinisme il se laisse convertir au catholicisme romain à l'âge de 17 ans, puis l’abjure à 42 ans, pour renouer avec le protestantisme. « Je suis chrétien, non comme un disciple des prêtres, mais comme un disciple de Jésus-Christ. ».  Sa foi en Dieu n'est pas issue de la raison comme celle des autres déistes de son siècle, mais de ce qu'il ressent, des sentiments intimes. Il considère les malheurs des hommes comme nécessaires à l'harmonie universelle et se console par la croyance en l'immortalité.

 

Education
Dans "L'Emile ou l'Education", Jean-Jacques Rousseau soutient que l'apprentissage doit se faire par l'expérience plutôt que par l'analyse et que l'éducation doit commencer par le caractère et tendre à former des hommes plus que des esprits.

 

Mal compris
L'homme et son l'œuvre furent critiqués par les philosophes, attaqués par Voltaire (sur sa théorie de l'homme corrompu par la société) qui pousse la population à lapider sa maison et brûler ses livres, Jean-Jacques Rousseau se sent persécuté. Il tente de se défendre et de s'expliquer dans "Les Lettres écrites de la montagne" et les "Confessions". Il passe les dernières années de sa vie à Ermenonville dans la maladie et l'isolement.
David Hume disait de lui34 : « Toute sa vie il n'a fait que ressentir, et à cet égard sa sensibilité atteint des sommets allant au-delà de ce que j'ai vu par ailleurs » et Henri Bergson : "Rousseau est par excellence l'homme que l'on discute sans le connaître »

 

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Baruch Spinoza (1632 - 1677)

un esprit libre et ouvert                                          


Baruch Spinoza est né en 1632 à Amsterdam, issu d’une famille juive marrane ayant fui l’inquisition portugaise. Il étudia le Talmud Thorah, s’imprégna de la culture rabinique et de philosophie juive (Maimonide notamment). A 24 ans, il est exclu de la communauté par les rabbins. Il est probable qu'il professe, dès cette époque, qu'il n'y a de Dieu que « philosophiquement compris » et que la loi juive n'est pas d'origine divine. Pour gagner sa vie il taille des lentilles optiques pour lunettes et microscopes.  Il se rapproche des milieux libéraux actifs, du Parti Républicain de Jean de Witt, découvre les doctrines de nombreux philosophes, dont celle de Descartes qui l’influença fortement malgré certaines divergences. Sa réputation devenant considérable, il est de plus en plus fréquemment attaqué comme athée. Il rédige anonymement le Traité Théologico-politique qui fut interdit par l’église et dans lequel il défend la liberté de philosopher.


Athée ou Panthéiste ?
- Sa grande thèse est qu'il n'y a qu'une seule substance, infinie et unique, Dieu, qui se confond avec le monde, l'univers lui-même. " Deus sive Natura " (Dieu, c'est-à-dire la Nature). Cette substance a une infinité d'attributs (= d'aspects), eux-mêmes infinis mais nous n'en connaissons que deux, accessibles : la Pensée et l'Étendue. La Pensée est un attribut de notre âme, chaque idée particulière, est un " mode " de cette pensée. Le monde matériel est un mode de l'attribut Étendue (= "qui occupe de l'espace"). Les modes sont finis.
Cette thèse est panthéiste et peut être même athée. Panthéiste, car elle identifie Dieu et le monde. Athée car elle nie l'existence d'un Dieu moral, créateur, transcendant. . En cela il doit beaucoup à Giordano Bruno (1548-1600), panthéiste, brûlé vif pour hérésie qui lui inspira son idée de la Nature une et infinie.
- Les attributs sont parallèles, ils n'agissent pas l'un sur l'autre : il n'y a pas de causalité entre l'esprit et le corps, aucun n'est supérieur à l'autre. (La théorie traditionnelle, notamment cartésienne, voyait la morale comme entreprise de domination du corps par la pensée). Le corps dépasse la connaissance que nous en avons et la pensée dépasse la conscience que nous en avons. C'est donc par un seul et même mouvement que nous arriverons, si c'est possible, à saisir la puissance du corps au-delà des conditions données de notre connaissance et à saisir la puissance de l'esprit au-delà des conditions de notre conscience.
- Les passions résultent de l'action des modes extérieurs sur nous et pas l'action du corps sur l'âme comme chez Descartes, mais l'action d'un mode extérieur sur notre corps et parallèlement d'un mode extérieur sur notre âme


La joie est dans la connaissance
- La conscience est le lieu d'une illusion: elle ignore les causes. Nous sommes déterminés par les causes extérieures que nous subissons sans les connaître. Nous ignorons mais nous désirons connaître. Il y a en nous quelque chose qui nous fait désirer connaître. Dès lors, pour échapper à l'angoisse de l'ignorance, nous allons interpréter au moyen d'une double illusion ce qui nous arrive : Nous croyons être libres alors que, soumis aux passions et ignorants, nous sommes les jouets des circonstances, de causes qui nous font agir. C'est l'illusion du libre arbitre : « Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. Seconde illusion : nous pensons que la Nature est un système de moyens mis au service de nos propres fins et notre utilité. Dès lors nous inventons Dieu, être tout puissant à l'image de l'homme.
- Connaître et connaître pour connaître. Tel est le fondement de l'existence humaine. La connaissance doit nous permettre de réaliser notre nature et d’atteindre la joie qui en résulte.


Le bien n'est en fait que le bon
- Il n'y a pas de Bien ni de Mal, mais du " bon " et du " mauvais " (pour nous). C'est en ce sens qu'on peut dire que Spinoza substitue une éthique à la morale. Sera dit bon (ou libre, ou raisonnable, ou fort) celui qui s'efforce, autant qu'il est en lui, de  rencontrer, de s'unir avec ce qui convient à sa nature, de composer son rapport avec ce qui est combinable à lui et par là d'augmenter sa puissance. L'homme bon est donc celui qui cherche ce qui est bon pour lui (et il le fera d'autant mieux qu'il connaît).
Sera dit mauvais, au contraire, (ou esclave, ou insensé, ou faible), celui qui vit au hasard des rencontres, se contente d'en subir les effets, révèle sa propre impuissance. A l'opposition des valeurs (Bien, Mal), se substitue la différence qualitative des modes d'existence (bon, mauvais) L'erreur consiste à croire que par ce terme nous désignons une propriété intrinsèque des choses et non leur rapport momentané à notre organisme  : « Dans la mesure où une chose convient à notre nature, elle est nécessairement bonne.  ».
-  Il y a une différence de nature entre la connaissance et la morale. La loi morale ne nous fait rien connaître. Elle peut même empêcher le développement de la connaissance (la loi du tyran, par exemple). Au mieux, elle prépare la connaissance et la rend possible. La morale supplée à la connaissance chez les ignorants qui, n'étant pas capable de connaître n'ont d'autre recours et ne peuvent éviter l'esclavage des valeurs morales qui entraîne à l'obéissance envers la loi morale, quand la vraie joie ne vient que de la connaissance.
La philosophie de Spinoza est une philosophie de la joie et de la vie. Seule la joie vaut et la passion triste est toujours impuissance. C'est aussi en ce sens que l'homme libre ne pense pas à la mort, penser la finitude c'est déjà diminuer notre puissance et être triste-: « Si vous voulez que la vie vous sourie, apportez-lui d'abord votre bonne humeur".
 Il meurt le 21 février 1677 deux ans après avoir  publié l'Éthique, pauvre et isolé, malgré un réseau d'amis et de correspondants.

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