Retour sur le café-philo du 30 mai 2017

La conscience... n'est pas un long fleuve tranquille

Être conscient lorsque nous agissons, éprouvons quelque chose, réfléchissons, etc. c’est posséder simultanément une connaissance de ces actes, sensations, réflexions. Cette connaissance peut avoir tous les degrés de clarté, depuis le sentiment le plus vague jusqu’au savoir le plus évident.. Conscience du monde, comme attention ou sensibilité à ce qui se passe en dehors, conscience de soi comme état intérieur ou sentiment de notre existence,  conscience morale, permettant de distinguer le bien du mal et ayant un but principalement pratique … Et il y a bien sûr l’inconscient et aussi la réflexion sur soi, la connaissance des mécanismes de l’intériorité que, de nos jours, la psychologie entreprend de dévoiler…

 

En nous promenant sur les multiples rives de la conscience, nous constaterons qu’elle n’est décidément pas un long fleuve tranquille…

Quelques éléments notés au fil du débat

 Au 17 ème siècle le philosophe anglais John Locke emploie le terme « consciousness », traduit par « conscience ». Il veut par ce mot exprimer l’activité mentale, une réflexion sur soi et une connaissance des mécanismes de l’intériorité. Le mot « conscience «  vient du latin « conscientia »  formé de « cum » (avec) et « scientia » = savoir = « avec savoir »,  en sachant.

 Auparavant on employait les termes « âme » ou « pensée ». chez Descartes, Spinoza la notion de conscience morale désignait sa propre pensée.

Descartes l’utilise très peu, une ou deux fois. Il parle surtout de la pensée. Chez lui conscience est synonyme de « pensée » (concevoir, vouloir, imaginer, sentir etc.). Il la pose comme socle de la connaissance car la conscience résiste au doute. Il met en doute la perception de ses sens et la véracité de son corps. Ce qui prouve qu’il existe, c’est qu’il pense,  je suis  « res cogitans » = une chose qui pense. (La Métaphysique)

La conscience n’est pas un phénomène comme les autres.

Aujourd’hui le sens de ce terme est différent. Deux sens à ce mot :

1 - Etat d’éveil sur l’intérieur et /ou l’extérieur à soi.  « je prends conscience »  = prendre conscience de ce que l’on fait -  peut évoquer aussi une notion de responsabilité, le contact avec la réalité (« être conscient de »). La réalité n’étant pas forcément la vérité (la perception peut nous tromper)

2 – La conscience morale = les jugements moraux, les sentiments moraux (cf Adam Smith, Rousseau..). Aujourd’hui la notion de conscience a rapport avec les valeurs qui inspirent nos actions.

Peut-on avoir la conscience de soi-même ? La conscience peut-elle être consciente d’elle-même ?

La faculté d’observer sa propre pensée, l’introspection est un héritage de Saint Augustin. Ancien païen manichéen, sa conversion au christianisme a été lente.  Il interprète l’injonction qui a été faite à Socrate par l’Oracle de Delphes « Connais-toi-toi-même » comme une exigence d’introspection. L’examen de conscience existe chez d’autres penseurs comme Ignace de Loyola, dans un but religieux mais aussi comme analyse de sa propre vie.

Certains philosophes nient cette possibilité. Selon eux il n’y a pas d’intériorité, nous ne sommes qu’extériorité, ouverture vers le monde, mouvement vers le monde, vers autrui.

Nous objectivons le monde, objet pour moi qui suis sujet. Je suis un objet pour eux : réifié (de res = objet)

Il faudrait concevoir un dédoublement du sujet, qui est dans ce cas sujet + objet. Impossible d’être conscient quand on est conscient qu’on est conscient qu’on est conscient etc.

Le courant  phénoménologique (la phénoménologie décrit) auquel appartient Husserl dit que l’on ne peut pas être conscient mais être « conscient de » (de quelque chose ).

Hegel : «  L’homme est un être doué de conscience et qui pense, c'est-à-dire que, de ce qu’il est, quelle que soit sa façon d’être, il fait un être pour soi » (Phénoménologie de l’Esprit).

« Etre pour soi » = je suis cet objet.   S’oppose à  « l’être en soi » = les choses, il est ce qu’il est, complet, identique à lui-même

De même l’existentialiste Sartre réfute la théorie spiritualiste de Bergson et des philosophes du 19ème siècle. Pour lui, je suis conscient de : la conscience est  intentionnelle – en tension vers. « La conscience est le refus d’être substance » (L’Etre et le Néant)

Marx évoque la conscience de classe, forme de dépossession de sa propre conscience

Selon Auguste Comte, nous pouvons être conscients de nos passions mais pas de nos pensées.

Vladimir Jankelevitch : « je sais que je vais mourir mais je ne le crois pas » : c’est une connaissance intellectuelle de la mort

Distinguer les termes  : souvenir (se situe dans le passé) – pensée – préoccupation (se situe dans l’avenir). Toute pensée n’est pas réflexion.  Par exemple le calcul relève de la pensée pas de la réflexion. Réfléchir : retour sur soi (par exemple sur ses choix)

Notre capacité d’être conscient est limitée. Si notre attention est captée ailleurs, elle se détourne

Les états de conscience modifiée, par la drogue, l’ivresse, etc. Le yoga permet de prendre conscience de son corps, de sa respiration, de l’équilibre, du centre de gravité : niveau de conscience fort

Lors de la méditation on observe sa pensée pour l’arrêter.

Ainsi la conscience n’est pas faite pour prendre conscience d’elle-même (ce serait comme descendre de vélo pour se regarder pédaler) mais pour prendre conscience du monde et de soi-même.

Les écrivains et la conscience :

Proust décrit le phénomène de la conscience, James Joyce dans Ulysse et Finnegans Wake, transcrit le cours de la pensée, ce qui se passe dans sa tête, son texte ne comporte pas de ponctuation.

Les animaux ont conscience de ce qu’ils font, mais une conscience différente de la nôtre. C’est un instinct, une pensée. Alors que nous analysons, nous mettons des mots, des concepts.

La conscience morale

C’est l’intériorisation d’injonctions sur le bien et le mal inculqués par l’éducation ou l’environnement. On peut parler d’impératifs intégrés.  On peut les modifier.

Ou encore, l’extériorisation de quelque chose qui est dans la pensée. L’action morale est une extériorisation des valeurs.

Rousseau définit la conscience morale comme un juge qui ne peut être trompé par les préjugés et auquel on peut se rapporter avec certitude. Selon lui La voix morale est propre à tous les hommes, elle est universelle.

  Kant considère que « La conscience est la raison pratique représentant à l’homme son devoir pour l’acquitter ou le condamner en chacun des cas où s’applique la loi » (Critique de la Raison Pratique). Elle se manifeste par un sentiment qui est le respect

Mirabeau : « S’il est contraire à la morale d’agir contre sa conscience, il ne l’est pas moins de se faire une conscience d’après des principes faux et arbitraires. »

Dante : « Pourvu que ma conscience ne me fasse pas de reproches, je suis prêt à subir la volonté de la fortune. (La Divine Comédie) »

L’opacité de la pensée est nécessaire à la liberté : personne n’est dans ma tête. Il est indispensable de ne pas tout raconter. L’autonomie morale est un signe de maturité et l’accession à la dignité.

Il faut être conscient de ses sentiments moraux, analyser sa vie morale, analyser ses actes  : comment me suis-je senti(e), fier ou coupable ? La culpabilité nous renseigne sur nos valeurs.

Exemple : La culpabilité, la peur de la réussite peuvent être une forme de boycott de soi-même.

L’escroc : sa conscience morale n’éveille pas de sentiment de culpabilité car ses valeurs sont différentes.

Etre consciencieux : n’a rien à voir avec la morale.  Les Nazis étaient très « consciencieux. 

Le doute est nécessaire. Il peut être méthodique : il oblige à analyser, examiner les éléments du réel. Il peut être sceptique : tout sera inutile car on ne saura jamais.

L’éthique stoïcienne introduit de la conscience dans la passion.  Ethique vient de ethos = comment nous agissons.

Les Stoïciens soulignent l’importance de l’intériorité. Les pensées pour soi-même de l’empereur  Marc Aurèle illustrent la forteresse intérieure que doit bâtir l’homme d’action = être en paix avec soi-même, harmoniser, pacifier ses passions.

La vertu s’oppose aux passions, elle peut s’acquérir (exemple le courage)

Il faut construire sa forteresse intérieure, apprendre à être conscient du moment où les passions prennent le dessus, développer la connaissance de soi et acquérir les vertus.

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